LE CHOIX DE LA VIE RELIGIEUSE SERAIT-ELLE UNE SERVITUDE VOLONTAIRE ?

BOECette question m’a été posée par un ainé dans la vie religieuse lors de sa visite dans ma communauté. En effet, étant en fin de premier cycle de formation en philosophie et science humaine, je devrais présenter un travail, sur un thème bien précis en m’appuyant sur un philosophe, qui sanctionnera mes trois années d’études et qui prouvera ma capacité de mener « une longue réflexion philosophique et de persévérer dans un travail de composition d’un texte ample et nuancé».
« De la servitude volontaire à la liberté volontaire chez Etienne de La Boétie », tel fut l’énoncé du thème sur lequel j’ai travaillé et qui m’a valu la question à savoir « si le choix de la vie religieuse serait-elle une servitude volontaire ? » Mais avant de répondre à cette question, voici ce qui m’a poussé à travailler sur le thème de la servitude volontaire jusqu’à aller « ressuscité » un auteur peu connu aujourd’hui ou inexploité par la contemporanéité.
Je me suis intéressé au thème de la servitude volontaire à la suite d’un constat et d’un questionnement personnel sur la vie socio-politique de mon pays le Togo en particulier et celle de l’Afrique en général. Lorsqu’on voit que la majorité des Togolais et par ricochet des Africains croupis sous le poids de la misère provoquée par des régimes dictatoriaux sempiternels, et surtout pour le cas du Togo, comment peut-on expliquer le fait que ce même peuple plébiscite le parti de Faure Gnassingbé aux élections ? Comment le peuple togolais peut-il se laisser dominer jusqu’à ce point ou plus encore, mettre de la ferveur à servir celui qui le méprise et l’accable me suis-je demandé.
La lecture du Discours de la servitude volontaire que Etienne de La Boétie (1530-1563) aurait écrit à l’âge de 18 ans, mais publié à titre posthume pour la 1ère fois en 1574 par les protestants, m’a permis d’approfondir ma réflexion et d’affiner mon questionnement. Cela m’amène aux questions suivantes : s’il est vrai que l’homme œuvre toujours pour une plus grande liberté, comment se fait-il que certains hommes préfèrent se soumettre et souffrir le joug d’un autre homme, d’un tyran, plutôt que de s’y opposer ? La liberté n’est-elle pas un privilège de la nature humaine ? Pourquoi la servitude volontaire définit-elle si souvent la condition des hommes, alors qu’elle contredit leur nature ? Comment peut-on s’affranchir de cette situation qui dénature l’homme ? Pour pouvoir comprendre et rendre compte du paradoxe de la servitude volontaire, j’ai divisé mon travail en trois parties.
Dans la première partie, j’y ai souligné d’abord le paradoxe de la servitude volontaire par la définition et la compréhension des termes « servitude » et « volontaire » auxquels La Boétie eut recours dans l’oxymore « servitude volontaire ». Puis j’y ai souligné l’originalité du questionnement politique de La Boétie. Cette originalité résulte de l’indignation qui l’a poussé à associer intimement les termes « servitude » et « volontaire » au point de les faire réfléchir ensemble pour éveiller chez le lecteur une prise de conscience de sa liberté naturelle. Suite à cela, j’ai pu comprendre la servitude volontaire comme une autocontrainte contre-nature, une volonté de s’asservir ou d’accepter l’asservissement. Il ne s’agit donc pas tant chez La Boétie de réfléchir sur la tyrannie que de montrer comment son existence repose sur l’accord du peuple.
Trois questions fondamentales se posent alors : comment rendre compte de la servitude volontaire ? Par quels moyens ou mécanismes le tyran maintien le peuple dans l’oubli de leur désir naturel de liberté ? Comment sortir de la servitude volontaire ?
La deuxième partie de mon travail répond justement aux deux premières questions que je viens d’énoncer. La Boétie fonde sa thèse sur les habitudes du peuple et les ruses du tyran pour résoudre l’énigme de la servitude volontaire. Ce n’est ni l’autorité, ni la force, ni la crainte, qui installent le tyran (qui n’est pas du tout à craindre) mais plutôt l’habitude du peuple à oublier son désir naturel de liberté. Cette habitude est elle-même soigneusement favorisée par les ruses du tyran et l’ensemble des tyranneaux, des courtisans du tyran qui œuvrent pour asseoir la pyramide du pouvoir.
J’ai achevé mon travail en me penchant dans la troisième partie sur les remèdes susceptibles de juguler ce mal endémique qu’est la servitude volontaire, qui menace l’humanité, pour qu’elle recouvre enfin une liberté volontaire. La Boétie nous propose dans un premier temps une défense naturelle de la liberté en prenant l’exemple sur les animaux et à rompre, par la lecture, l’opinion établie. Et dans un second temps, il nous invite à choisir la désobéissance civile au lieu de la révolte dans notre lutte pour la liberté. Le discours de La Boétie ne revendique pas le statut d’un guide révolutionnaire ; il nous invite à suspendre notre obéissance. « Soyez décidés à ne plus servir et vous voilà libres » dit-il tout simplement.
J’ai conclu mon travail de fin de cycle en étant convaincu que même si le Discours de la servitude volontaire est de l’époque de la Renaissance, la question qu’il traite est toujours d’actualité. La situation contemporaine rend le texte encore plus sensible, dans une actualité marquée par le triomphe de l’individu, par les revendications massives d’émancipation et par les condamnations répétées des tyrannies. On pourrait aussi penser qu’on est à l’abri de la tyrannie décrite dans le Discours de la servitude volontaire, au moins dans les démocraties. Détrompons-nous ! Les tyrans ne sont plus nécessairement les chefs d’État. La tyrannie s’appuie désormais sur la science, la technologie, l’économie etc. ; et nos existences se laissent asservir par des flux perpétuels d’informations, de consommations etc. Le principe d’inquiétude que nous avons reçu de La Boétie demeure donc actuel pour que nous soyons toujours résolus à ne plus servir.
Mais ce principe d’inquiétude laboétienne existe-t-il dans la vie religieuse à cause des vœux de pauvreté, de chasteté et surtout d’obéissance qu’on y prononce ? Il est vrai que les problèmes liés au rapport au pouvoir, à la question de la place du gouvernement dans la vie communautaire, et au discernement de la volonté de Dieu peuvent nous amener à voir, de l’intérieur comme de l’extérieur, la vie religieuse comme une servitude volontaire. L’homme nait libre car il est créé à l’image de Dieu et cette liberté humaine se conquiert, non pas contre les autres ou Dieu, mais dans la relation d’amour aux autres et à Dieu. Saint Paul, à cet effet insiste là-dessus en disant ceci : « Je suis libre en toutes choses et je me suis fait le serviteur de tous » (1Cor 12, 9) et « N’ayez d’obligation envers personne, si ce n’est celle de l’amour mutuel » (Rom 13, 8). C’est seulement par l’amour fraternel et en prenant l’exemple sur le Christ, que nous pouvons vivre pleinement notre vœux d’obéissance non pas comme une domination, mais plutôt comme soumission : « c’est pour que nous restions libres que le Christ nous a libérés » (Ga 5, 1). Convaincus que la vie religieuse n’est pas une servitude volontaire mais un chemin de liberté, nous pourrons déployer notre liberté en répondant à Celui qui nous dit : « Voulez-vous partir vous aussi»? Puissions-nous avoir la liberté de répondre avec Pierre : « Seigneur à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 7, 6).

Frère Michel EFOEGAN

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