Où demeures-tu Seigneur ?

moine            J’aimerais, dans cet article, sans prétendre être un spécialiste de la théologie spirituelle, essayer de relever, à partir de la Parole de Dieu, l’importance de l’homme en tant que demeure de Dieu au-delà des apparences ; puis je parlerai du chemin vers l’intériorité et ses implications, car la vie en Dieu nous invite à nous retirer dans Le secret de notre être pour le trouver. C’est bien l’invitation de Jésus lui-même qui dit à chaque chrétien : « quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, et prie ton Père qui est là dans le secret; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra » (Mt 6,6). Cette invitation est un appel à prendre du recul face aux distractions du monde, aux soucis de la vie qui nous étouffent souvent comme les ronces étouffent la semence et l’empêchent de porter du fruit ; un appel à chercher Dieu dans un recueillement profond de notre être.  C’est finalement un appel à nous dégager de ce qui nous empêche d’être la bonne terre qui reçoit la Parole et porte du fruit au centuple (Lc 8, 4-15). Bref l’Evangile nous apprend que la suite du Christ implique incontestablement le renoncement, la conversion et la persévérance chaque jour, chaque heure, chaque instant.

En quoi consiste l’habitation de Dieu en l’Homme ?

Nous lisons dans les Écritures, et notamment dans les écrits pauliniens, que nous sommes le temple de Dieu  et que l’Esprit de Dieu habite en nous (1Co 3, 16). En quoi consiste cette habitation de Dieu en l’Homme ? En effet j’aimerais, peut-être maladroitement, essayer de montrer que cette présence de Dieu en l’homme se situe à deux niveaux. D’abord, nous le savons, car la Bible nous le dit, Dieu a créé l’homme et toutes autres choses par la Parole (Gn 1). De ce fait, Il demeure en l’homme par sa Parole : c’est ce que les spécialistes de la vie spirituelle ont appelé la présence d’immensité. En ce sens, que l’on soit croyant, agnostique, athée, l’homme est incontestablement la demeure de Dieu et il ne peut faire autrement. Mais en dehors de cette présence dite d’immensité, Dieu est présent dans le croyant, mais plus encore dans celui qui désire vraiment être uni à lui : c’est la présence par la Grâce. Je ne vais pas m’étendre sur le sujet. Si nous croyons vraiment que l’homme est la demeure de Dieu, et bien je vais prendre le risque de dire une chose qui me semble être un absolu : l’homme est le secret de Dieu. Voilà justement pourquoi, il ne faut pas se limiter à la première apparence de l’homme pour le juger. Quels que soient sa nature, son comportement, il faut bien voir au-delà ; il contient au plus secret de son être la demeure sainte de Dieu. Je conviens avec Pascal pour dire que « l’homme passe l’homme »[1]. L’homme, l’être humain, ne se résume pas à ce qu’il laisse percevoir par nos sens mais il est bien plus. L’appel de saint Paul dans la deuxième aux Corinthiens est explicite à ce sujet : « désormais  ne regardons plus personne d’une manière simplement humaine » (2Co 5)

Dieu habite en celui qui fait sa volonté

recherche_Dieu« Dieu, personne ne l’a jamais vu » nous dit Saint Jean (Jn 1, 18), comment donc comprendre que l’homme soit la demeure de Dieu ?  Dieu habite en celui qui fait sa volonté ; et faire la volonté de Dieu revient à renoncer à sa volonté propre –non pas qu’il faille renoncer à sa propre volonté, mais à sa volonté propre- c’est-à-dire celle qui exclut toutes les autres volontés, qui est centrée sur elle seule par opposition à la volonté commune et à celle de Dieu- pour rechercher l’union avec Dieu. C’est celui-là qui peut entrer dans le Royaume de Dieu (Mt 7, 21).

Dieu habite en celui qui aime comme Jésus Christ

Pour nous chrétiens et, d’ailleurs, pour toute l’humanité, celui qu’il faut imiter c’est Jésus, Verbe et Fils éternel de Dieu, qui est Dieu (Jn 1ss) qui s’est fait Chair, a demeuré parmi nous pour nous montrer le chemin vers Dieu, vers la Vie. En ce sens il se présente comme le modèle le plus parfait parce qu’en toutes situations, il a recherché et fait la volonté de son Père. Je pense particulièrement au récit de la tentation au désert (Lc 4, 1-13) et à son Agonie dans le jardin de Gethsémani (Mt 26, 36-46). On peut multiplier les exemples qui ne manquent pas dans toute la vie de Jésus.  Il s’est d’ailleurs présenté comme le Chemin, la Vérité et la Vie (Jn 14, 6). Nous n’avons qu’à suivre son modèle ; ce n’est certainement pas facile mais il nous faut lui faire confiance car il est l’Emmanuel, Dieu avec nous, il est avec nous jusqu’à la fin des temps (Mt 28, 20) pour nous soutenir dans notre marche vers Dieu. Ainsi donc pour faire de notre être la demeure parfaite de Dieu, nous n’avons qu’à aimer et faire ce que lui-même Jésus a fait : la volonté de son Père. Il l’a lui-même dit, «Si quelqu’un m’aime, il observera ma parole. Mon Père l’aimera, nous irons à lui et nous habiterons chez lui. »  (Jn 14, 23). Dieu, personne ne l’a jamais vu, et si Jésus s’est fait l’un de nous c’est pour que nous n’ayons pas peur de nous engager avec Dieu. S’engager avec Dieu sans un repère certain, serait comme s’engager avec l’inconnu. Par contre suivre Jésus Christ qui nous conduit vers Dieu, ce n’est pas suivre un inconnu, mais c’est bien emboiter les pas du Dieu fait homme, de Dieu en tant qu’homme. Il est le chemin vers la mort -que peuvent donner les hommes (pensons à sa mort et à celle de ses nombreux martyrs)-, mais aussi et surtout le chemin, vers la Résurrection et la Vie de Dieu qui est Vérité. Il est l’instance même de Dieu (quand il prend par exemple position par rapport à la loi mosaïque Mt 5, 17- 48), le moyen par lequel on peut atteindre Dieu. C’est cela un chemin, c’est le moyen pour se rendre en un lieu. Sans chemin, on ne va nulle part. Jésus est notre chemin, le chemin vers Dieu.

Nous donc qui cherchons le chemin qui mène à Dieu, mettons nos pas dans ceux de Jésus-Christ, efforçons-nous d’entrer par la porte étroite qui est Jésus lui-même. Car large est la porte, spacieux est le chemin qui mènent à la perdition, et il y en a beaucoup qui entrent par là. Mais étroite est la porte, resserré le chemin qui mènent à la vie, et il y en a peu qui les trouvent. (Mt 7, 13-14). Chrétiens, nous avons de la chance d’avoir trouvé Jésus, ce chemin étroit que peu d’hommes trouvent. Suivons-le, il n’égare pas.

Se détacher du sentiment de la présence de Dieu

prièreA partir du  fait que Dieu habite en nous, une vie proprement chrétienne est une vie trinitaire, une vie sacramentelle et théologale tournée vers Dieu dans la foi, la charité et l’espérance. Une vie chrétienne qui se veut spirituelle, se fonde et se nourrit de la Parole de Dieu dans la prière et se laisse transformer par l’Esprit qui unit à Dieu par le Christ. Dans toute vie spirituelle, l’Amour est essentiel ; l’Amour non pas comme sentiment mais comme volonté d’engager sa liberté en Dieu. Dans ce sens, la qualité de la prière ne dépend pas du ressenti mais de l’union profonde de notre volonté à celle de Dieu. On ne nous demande pas d’être mystique, ce n’est pas l’objet d’une vie spirituelle. La vie spirituelle n’a pas besoin d’être mystique –au sens d’expériences mystiques extraordinaires-. Il faut retenir que toute vie chrétienne n’est pas forcément mystique, toute vie mystique n’est pas non plus forcément chrétienne. Il y a bien des saints qui ont parfaitement vécu leur vie sans avoir fait d’expériences mystiques.  Nous sommes donc invités à nous détacher du ressenti, c’est-à-dire du sentiment de la présence de Dieu en nous. Je n’ai pas, dans ma prière, à  rechercher à ressentir la présence de Dieu mais à simplement engager ma volonté en sa présence ; cela m’évitera d’être angoissé du fait que je ne ressente pas la proximité de Dieu. Car aussi vrai que l’absence de sourire n’est pas synonyme de colère ; que l’absence de joie ne signifie pas tristesse ; « l’aridité spirituelle », ou mieux, le manque du sentiment de la présence de Dieu ne traduit pas l’absence de Dieu. Bien au contraire, il faut comprendre que le sentiment de Dieu n’est pas la preuve certaine de sa présence. Je crois que le « ressentir Dieu » peut éloigner de Dieu lui-même en ce sens qu’il y a risque de ne s’en tenir qu’à lui comme étant une sécurité et d’ignorer de progresser dans notre vie spirituelle, finalement d’ignorer Dieu.  Et si ce sentiment venait à manquer,  l’on ne devrait pas s’inquiéter ; c’est même là une preuve que nous nous approchons de Dieu. Saint Jean de la Croix nous le dit dans le premier couplet de son Cantique spirituel « En, vérité, c’est le contraire, quand on le comprend moins distinctement, on s’approche d’avantage de lui car, ainsi que le dit le prophète David (Ps 17, 12) : il a mis sa cachette dans les ténèbres. Donc, en t’approchant de lui, tu dois forcément  éprouver des ténèbres, à cause de la faiblesse de ton œil» (n°12). Je ne dis pas de refouler le sentiment de Dieu quand nous l’avons, mais de ne pas en faire une sécurité, de ne pas s’y arrêter comme étant Dieu lui-même mais de rechercher toujours davantage à se rapprocher de lui, sinon ce serait faire de lui une idole et finalement se détourner de Dieu pour le sentiment.

La communion avec Dieu relativise tout autre attachement

Saint Augustin, nous invite à une vie intérieure, à ne pas nous ruer sur les choses extérieures car elles ne sont pas Dieu (cf, Confessions, X, 27). C’est un vrai point de départ pour la vie spirituelle. Il faut savoir se détacher de tel ou tel bien pour s’attacher à Dieu lui-même, en empruntant le chemin de l’intériorité. Il faut rechercher d’abord le Royaume (Mt 6, 33) car il est au-dedans de nous (Lc 17, 21).  Nous sommes invités, dans notre vie spirituelle, à passer d’une relation où nous préférons les dons de Dieu à Dieu lui-même, à une relation où nous préférons Dieu à tous ses dons. En cela nous ne pourrons rien absolutiser parmi les biens de ce monde car la communion avec Dieu relativise tout le reste. C’est bien ce que nous nous rappellent les Principes et Fondements de saint Ignace de Loyola : le but de l’homme c’est de louer, servir et révérer Dieu et par là sauver son âme, le reste des choses et un moyen pour atteindre ce but.  Il nous faut donc manifester une grande indifférence dans notre rapport aux choses créées et laissées à notre libre arbitre. C’est-à-dire qu’on ne doit user de ces choses que dans la mesure où elles nous aident à atteindre notre fin et s’en dégager lorsqu’elles nous en empêchent. Nous n’avons plus qu’à choisir, sans préférence, uniquement ce qui nous conduit à ce pourquoi nous sommes créés ; sans préférer le bonheur au malheur, la vie longue à la vie courte… Mais   aussi, disons-le, nous n’avons pas à préférer, au contraire, la vie courte à la vie longue et la maladie à la santé, le malheur au bonheur… Seulement choisir, avec humilité, ce qui est bon et nous aide à la réalisation de notre fin. Ainsi nous parviendrons, avec la grâce que Dieu nous communique, à la sainteté. Si nous sommes invités à nous détacher des choses extérieures qui nous distraient, ce détachement est aussi valable pour les réalités intérieures. Se détacher, ce n’est pas mépriser, ce serait mal comprendre les réalités et la création de Dieu. Se détacher c’est ne pas absolutiser, c’est-à-dire, utiliser, se servir de toutes choses avec discernement, avec prudence. Ainsi devons-nous savoir prendre de la distance par rapport aux manifestations intérieures : l’estime de soi, la joie, l’angoisse, le sentiment de la présence de Dieu qui n’est pas Dieu… et même l’humilité, car je crois que, si nous avons le sentiment d’être humble et que nous l’absolutisons, cela peut conduire à en être trop fier et donc à tomber dans l’orgueil. Il est très bon d’être humble, oui, c’est même la vertu cardinale la plus exigée et la plus exigeante pour toute vie (même si elle ne fait pas partie de la catégorie des quatre vertus cardinales) ; mais je crois qu’il faut la vivre, cette humilité, dans une ignorance totale de son existence ; je veux dire dans un abandon total. En cela, nous la rechercherons sans cesse car on ne l’atteint jamais ; on n’est jamais suffisamment humble.

En toute chose, laissons-nous guider par l’Esprit (Ga5, 25). Que Dieu fasse de nous des hommes et des femmes à son image !

                                                                                  Fr Martin, a.a

[1] Pascal, Pensées

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